Jeune mort à trottinette à Bordeaux : les parents pointent du doigt la responsabilité de la mairie
Nous avons pu épauler les parents d’une jeune victime, lundi 25 mars 2024, devant le Tribunal Correctionnel de Bordeaux.
Avec une dignité et humanité remarquable, ils ont interpellé les pouvoirs publics, le décès de Thomas ne pouvant pas rester sans qu’aucune action ne soit menée pour éviter un autre drame.
Pour eux, une réflexion mérite d’être engagée sur l’utilisation des trottinettes électriques en libre service à Bordeaux, vu leur dangerosité avérée pour les utilisateurs les plus jeunes. Il est certain, par ailleurs, qu’il faut repenser les installations routières de la barrière de Pessac à Bordeaux.
Les parents de Thomas ont évidemment tout notre soutien.
Mme Florence MOREAU, Journaliste au SUD OUEST, a rédigé l’article suivant publié le 27 mars 2024 :
Le 18 août 2023, deux jeunes sur une trottinette étaient victimes d’un accident. Après la mort du passager, le conducteur était jugé pour homicide involontaire, ce lundi 25 mars 2024 par le tribunal correctionnel de Bordeaux
« Rien ne nous ramènera notre fils, et surtout pas la rancœur ». Les parents de Thomas Kermorgant-Martin ont fait le déplacement depuis le Finistère pour assister au procès de Noah, 18 ans, jugé ce lundi 25 mars par le tribunal correctionnel de Bordeaux pour homicide involontaire.
Le 18 août 2023, Thomas qui a travaillé dur pour se payer des vacances à Bordeaux avec des copains, est de sortie. Pour se rendre en centre-ville, ils décident de louer des trottinettes électriques. Ils sont trois, mais un des engins a un problème de batterie. Thomas monte derrière son ami d’enfance, Noah. Ils ne savent pas qu’il est interdit de transporter des « passagers ».
Les équipements de sécurité ne sont pas fournis. Les deux trottinettes se suivent. Le feu est rouge, cours du Maréchal-Gallieni, pour emprunter la rue de Pessac, en face. Habitué aux aménagements spéciaux pour les cyclistes et pour avoir une meilleure visibilité, Noah franchit le feu et s’avance prudemment jusqu’au carrefour avec le boulevard Georges-V.
Responsable mais excusable
À droite comme à gauche, il voit des voitures à l’arrêt et en déduit que derrière lui, son feu est passé au vert. Il ne connaît pas les lieux, ce sont en fait les voies de stockage pour bifurquer. Sur le boulevard, le feu est bien vert pour aller tout droit. Une voiture arrive sur sa droite.
L’accident s’est produit à a jonction du cours Galliéni et de la rue de Pessac.
« On a déjà pardonné à Noah, on partage sa peine », disent les parents de la victime. « La faute de Noah c’est une faute par inexpérience ».
Le choc est violent. Les deux amis sont éjectés de la trottinette sous les yeux de leur copain qui suit. Thomas succombera à ses graves blessures deux jours plus tard.
Grand et maigre, cheveux mi-longs bouclés, Noah chavire, s’accroche à la barre du tribunal, lève les yeux au ciel pour empêcher les larmes qui montent de couler. Verrouillé, empêché par le poids du drame dans la poursuite de ses études, rongé par la culpabilité, il n’a pas de mots pour exprimer ce qu’il ressent. Il s’excuse.
« On a déjà pardonné à Noah, on partage sa peine », vient dire le père de Thomas. « Notre fils et ses amis sont des jeunes sans histoire des environs de Quimper. Pour se déplacer, ils prennent le bus, ils n’ont pas le permis, ce qui explique leur mauvaise approche de la conduite. La faute de Noah, c’est une faute par inexpérience. »
Thomas Kermorgant-Martin venait d’avoir 18 ans, il était étudiant en médecine. Il ne sera jamais médecin, mais il aura sauvé des vies par le don d’organes.
Véronique Martin
La conductrice n’a pas été poursuivie. « C’est quelqu’un qui manque à ce procès »
La conductrice n’a pas été poursuivie. « C’est quelqu’un qui manque à ce procès », font valoir les parents. « Avec trois pneus lisses, sa voiture n’aurait pas dû rouler. Pouvait-elle freiner, comme elle l’a assuré ? » « Noah est responsable mais excusable et excusé », résume Me Servan Kerdoncuff, conseil des parents de Thomas et spécialiste en défense de victimes de la route.
Problème majeur
Alors que Paris y a renoncé, l’avocat s’interroge lui aussi sur « le libre accès à des jeunes au maigre bagage de sécurité routière » des trottinettes électriques et cite un rapport de l’Académie nationale de médecine qui fait de l’accidentologie liée à leur utilisation « un problème sanitaire majeur ».
Il y a « la dangerosité du site, mais aussi la responsabilité de la ville qui fait la promotion de ce moyen de déplacement, laissé en libre-service à des jeunes inexpérimentés »
« Si le feu est planté en retrait, ce n’est pas pour rien, même si la pratique de tous les deux-roues consiste à s’avancer », rappelle la vice-procureure Sylvie Rodrigues. « Un feu rouge, c’est un feu rouge, il s’impose. L’automobiliste n’était pas beaucoup plus âgée que le prévenu. Elle est passée au vert et pensait être en sécurité. » La magistrate requiert six mois de prison avec sursis « au regard du contexte, de la configuration des lieux et de la personnalité de Noah qui n’est pas le premier à causer la mort d’un proche », ainsi qu’un stage de sensibilisation à la sécurité routière.
Les parents pointent « la responsabilité de la ville qui fait la promotion de ce moyen de déplacement »
« Ce n’est pas le procès de l’insouciance », assène Me Guillaume Sapata, avocat de Noah, « déjà puni par la mort de son copain. Tout est allé très vite. Il était sûr de son bon droit. » Il demande une dispense de peine. C’est la décision que prendra le tribunal.
Lettre ouverte à la mairie
Ils y sont retournés juste avant le procès. Intersection boulevard George-V et cours du Maréchal-Gallieni. Pour visualiser la scène qu’ils n’ont pas vécue. Pour comprendre ce qui s’est passé et imaginer ce qui aurait pu être fait pour éviter le drame. Rien n’a changé depuis les faits. La signalisation est toujours complexe et désynchronisée. À l’occasion de ce procès, les parents de Thomas vont adresser une lettre ouverte à la mairie et à Bordeaux Métropole, respectivement pour interroger la place des trottinettes électriques dans l’espace public bordelais et alerter sur la dangerosité de la barrière de Pessac. « Noah n’est pas le seul responsable de la mort de notre fils », estiment-ils, pointant du doigt « la dangerosité du site ». Mais aussi « la responsabilité de la ville qui fait la promotion de ce moyen de déplacement, laissé en libre-service à des jeunes inexpérimentés, sans se soucier de sécurité. Nous voulons que la mort de Thomas serve à préserver des vies. »
Par Florence Moreau
Publié le 26/03/2024 à 21h15.
Mis à jour le 26/03/2024 à 21h37